L’hydrogène va-t-il remplacer le gaz ?

L’hydrogène ne remplacera pas le gaz naturel dans son ensemble. Il prendra sa place dans des segments précis, là où l’électrification directe ne fonctionne pas, pendant que la consommation globale de gaz fossile poursuivra sa baisse structurelle en France et en Europe. Poser la question en termes binaires revient à ignorer la réalité technique des réseaux, des coûts de production et des arbitrages réglementaires déjà tranchés.

Compatibilité des réseaux gaz avec l’hydrogène : le verrou matériel

Les canalisations de transport et de distribution de gaz naturel en acier ne tolèrent pas des concentrations élevées d’hydrogène. Au-delà d’un certain seuil de mélange, l’H2 provoque une fragilisation par diffusion dans les aciers au carbone, accélérant la fissuration sous contrainte.

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Convertir un réseau gaz existant en réseau 100 % hydrogène supposerait de remplacer ou de chemiser la quasi-totalité des conduites haute pression, de modifier les postes de détente, les compteurs et les équipements terminaux. Le coût et le calendrier d’une telle conversion dépassent de loin ceux d’un réseau neuf dédié.

C’est d’ailleurs le choix que fait l’Allemagne. La Bundesnetzagentur a publié en octobre 2024 un plan de réseau de démarrage dédié à l’hydrogène à l’horizon 2032, avec des centaines de kilomètres de canalisations spécifiques, indépendantes du réseau gaz classique. Ce modèle tranche avec l’hypothèse longtemps défendue d’un simple blending progressif dans les tuyaux existants.

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Scientifique analysant une pile à combustible hydrogène dans un laboratoire de recherche énergétique

En France, nous observons la même tendance : les projets pilotes portent sur des boucles locales ou des corridors industriels, pas sur une injection massive dans le réseau GRDF. Le réseau gaz actuel ne deviendra pas un réseau hydrogène par conversion graduelle.

Directive RED III et quotas d’hydrogène renouvelable en Europe

La directive européenne RED III fixe des seuils contraignants. En 2030, au moins 42 % de l’hydrogène consommé dans l’UE devra provenir de RFNBO (carburants renouvelables d’origine non biologique). Ce seuil monte à 60 % en 2035.

Cette obligation cible directement le remplacement de l’hydrogène gris, produit par vaporeformage de gaz naturel, par de l’hydrogène issu d’électrolyse alimentée en électricité renouvelable. La conséquence pour le gaz naturel est double :

  • Sa place dans la production d’hydrogène industriel se réduit mécaniquement, puisque les quotas RFNBO imposent une substitution par l’électrolyse renouvelable
  • Les investissements dans de nouvelles capacités de vaporeformage sans captage de carbone deviennent difficilement finançables face à cette trajectoire réglementaire
  • Les industriels qui consomment de l’hydrogène gris doivent anticiper un basculement vers des contrats d’approvisionnement en hydrogène vert ou bas carbone, sous peine de non-conformité

RED III ne dit pas que l’hydrogène remplace le gaz. Elle dit que l’hydrogène lui-même doit se décarboner, ce qui réduit encore la demande de gaz naturel comme matière première.

Chauffage résidentiel : l’hydrogène n’est pas le successeur du gaz

Le débat sur le remplacement du gaz dans les logements se règle par les pompes à chaleur et la rénovation thermique, pas par l’hydrogène. La consommation de gaz naturel dans le réseau de distribution français est en baisse continue depuis plusieurs années, portée par les interdictions de chaudières gaz dans le neuf et les politiques de rénovation énergétique.

Brûler de l’hydrogène dans une chaudière domestique pose un problème de rendement global. Produire de l’H2 par électrolyse, le transporter, puis le brûler pour chauffer de l’eau génère des pertes à chaque étape. Le rendement bout en bout tombe bien en dessous de celui d’une pompe à chaleur alimentée directement par le réseau électrique.

Nous recommandons de ne pas confondre la faisabilité technique (une chaudière hydrogène peut fonctionner) avec la pertinence énergétique. L’électrification directe du chauffage est plus efficace que le passage par l’hydrogène, et c’est la trajectoire retenue dans la plupart des scénarios prospectifs français.

Bus à hydrogène dans une ville moderne avec un passager qui monte à bord par temps froid

Hydrogène et industrie en France : les usages où la substitution a du sens

L’hydrogène prendra la place du gaz naturel là où l’électricité ne peut pas intervenir directement. Trois cas de figure concentrent l’essentiel du potentiel :

  • La chimie et le raffinage, qui consomment déjà de l’hydrogène gris comme matière première et basculeront vers de l’hydrogène renouvelable sous la pression de RED III
  • La sidérurgie, où l’hydrogène sert de réducteur dans les procédés de réduction directe du minerai de fer, remplaçant le coke et le gaz naturel dans les hauts-fourneaux
  • Les transports lourds (poids lourds longue distance, maritime, ferroviaire non électrifié), où la densité énergétique de l’hydrogène comprimé ou liquéfié dépasse celle des batteries pour des autonomies élevées

Dans ces secteurs, la production d’hydrogène par électrolyse alimentée en électricité renouvelable ou nucléaire constitue une alternative crédible au gaz fossile. La France dispose d’un avantage structurel grâce à son parc nucléaire, qui peut fournir une électricité bas carbone en base pour alimenter les électrolyseurs.

En revanche, pour la production d’électricité elle-même, les turbines à gaz restent mobilisées comme moyen de pointe et de flexibilité. Certains constructeurs développent des turbines compatibles hydrogène, mais le gaz naturel restera un combustible de transition pour l’équilibrage du réseau électrique pendant plusieurs années encore.

Coût de production de l’hydrogène vert : le frein structurel

La compétitivité de l’hydrogène renouvelable face au gaz naturel dépend du prix de l’électricité renouvelable et du facteur de charge des électrolyseurs. Aujourd’hui, l’hydrogène vert reste nettement plus cher que le gaz naturel par unité d’énergie utile.

La baisse des coûts de l’électrolyse progresse, mais pas au rythme initialement espéré par les stratégies nationales hydrogène lancées au début de la décennie. Plusieurs projets de gigafactories d’électrolyseurs en Europe ont été retardés ou redimensionnés.

Sans mécanisme de soutien durable (contrats pour différence, quotas RED III), l’hydrogène vert ne déplace pas le gaz naturel par la seule logique de marché. C’est la réglementation qui crée la demande, pas le prix.

L’hydrogène ne remplace donc pas « le gaz » au sens large. Il se substitue au gaz naturel dans des niches industrielles et de mobilité lourde, sous impulsion réglementaire européenne. Le chauffage résidentiel bascule vers l’électrique. Le réseau gaz actuel ne se reconvertira pas en réseau hydrogène. Plutôt qu’une substitution molécule pour molécule, c’est une recomposition complète du système énergétique qui est en cours, où chaque vecteur trouve sa place selon son rendement et son coût réel.

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